Cultiver la terre avec des algorithmes ? Réflexions autour de l’agriculture numérique et de l’agritech

par | 10 Fév 2026

Chez Data Acteur, nous aimons vous partager nos lectures du moment. Des livres qui nourrissent nos réflexions, interrogent nos pratiques et font écho à notre quotidien. Cette fois, nous avons choisi de vous parler de “Cultiver la terre avec des algorithmes ?”, une revue collective coordonnée par Estelle Deléage et publiée dans la collection Écologie & Politique. Cet ouvrage aborde les sujets de l’agriculture numérique, l’agritech, l’agroécologie, ou encore la place des données et des technologies dans le vivant. Des thèmes qui résonnent particulièrement avec notre activité, mais aussi avec le contexte actuel et les questionnements qui traversent le monde agricole. Zoom sur ces concepts et notre point de vue sur ces enjeux.

 

L’agritech, entre agriculture numérique et agriculture de précision

L’agriculture numérique désigne l’ensemble des usages des technologies de l’information et de la communication appliqués à l’agriculture, que ce soit pour la gestion de l’exploitation, la production durable, la commercialisation ou le partage de connaissances.

Elle recouvre notamment :

  • l’IoT (dosage des engrais, traite des vaches, nuisibles, gestion de l’eau) ;
  • les logiciels comptables ;
  • les plateformes en ligne d’achat et de vente de produits agricoles ;
  • les outils numériques comme les ordiphones, le GPS ou les robots.

Cette stratégie de gestion s’inscrit dans la continuité de l’agriculture de précision. Elle recueille, traite et analyse des données temporelles, spatiales et individuelles, puis, les combine avec d’autres informations pour guider les décisions, en tenant compte de la spécificité d’un milieu, d’une plante ou d’un animal. Objectif, adapter les pratiques à la spécificité d’un milieu, d’une plante ou d’un animal afin d’améliorer l’efficacité des ressources, la productivité, la qualité, la rentabilité et la durabilité de la production agricole.

Il est important de distinguer deux types de technologies numériques :

  • les technologies numériques de production (TNP), qui interagissent directement avec les pratiques agricoles (GPS, modulation des intrants, outils d’aide à la décision) ;
  • les technologies numériques pour l’information et la communication (TNC), comme les usages d’internet et des réseaux sociaux.

Cette distinction permet de mieux évaluer l’impact réel du numérique sur le travail agricole.

 

Une pluralité de modèles agricoles pour un même défi

Le débat autour de l’agriculture numérique s’inscrit dans un paysage agricole déjà très diversifié. On parle aujourd’hui d’agriculture bio, familiale, paysanne, durable, raisonnée, régénérative, low-tech, de conservation, écologiquement intensive, de précision, numérique ou digitale.

À ces modèles s’ajoutent des pratiques comme la permaculture, l’agroforesterie, l’hydroponie, l’aquaponie ou l’agrivoltaïsme. Cette diversité traduit un enjeu central : comment satisfaire correctement et durablement les besoins alimentaires, tout en respectant les écosystèmes et les agriculteurs ?

 

Des acteurs pour penser l’agriculture numérique autrement

Les réflexions autour de l’agriculture numérique et de l’agritech s’inscrivent dans un cadre plus large, à la croisée des acteurs de terrain, de la recherche et des politiques publiques.

Des collectifs comme La Ferme Digitale portent auprès des pouvoirs publics la voix des start-up qui associent le vivant, le numérique et le savoir-faire industriel. Leur rôle consiste notamment à structurer le dialogue entre innovation technologique, agriculture et décision publique.

Ces enjeux sont également nourris par les travaux de recherche et d’analyse pragmatique menés par différents acteurs du monde agricole et agritech. 

  • Justine Lipuma, dirigeante de MYCOPHYTO, et toutes ses équipes , contribuent à la réflexion sur l’usage des technologies en agriculture biologique et sur les conditions nécessaires à leur appropriation par les agriculteurs, dans une logique d’autonomie et de compréhension des outils.
  • Bertrand Gorge, cofondateur de Triple Performance, s’intéresse notamment aux liens entre pratiques agricoles, outils numériques et performance globale des exploitations, en intégrant les dimensions économiques, environnementales et humaines.
  • Des initiatives comme OsFarm participent également à ces débats en explorant des modèles plus ouverts, fondés sur le partage des connaissances et la transmission des savoirs.

Enfin, ces dynamiques s’inscrivent dans un contexte institutionnel plus large. L’agroécologie fait aujourd’hui l’objet d’un programme d’État à travers le PEPR (Programme et Équipement de Recherche Prioritaire), soulignant l’importance stratégique de ces sujets et la volonté de structurer la recherche et l’innovation autour de pratiques agricoles plus durables.

Les apports de l’agriculture numérique

L’agriculture numérique peut apporter de réels bénéfices lorsqu’elle est bien pensée. Elle peut améliorer les conditions de travail agricole, optimiser certaines pratiques, mieux gérer les risques, informer les consommateurs, former les agriculteurs et améliorer la gestion globale de l’exploitation. En ce sens, elle peut constituer un appui utile à la prise de décision, à condition de rester au service du terrain et des réalités agricoles.

Elle permet également une meilleure compréhension systémique des interactions entre sols, plantes, animaux et environnement. En croisant différentes sources de données avec l’observation et l’expérience de terrain, elle peut aider à mieux appréhender la complexité du vivant et à ajuster les pratiques en conséquence. 

Cette approche contribue notamment à limiter la prolifération des herbes concurrentes, des insectes ravageurs et des agents pathogènes, sans chercher à les éliminer totalement, mais en apprenant à mieux composer avec eux.

Utilisée de cette manière, l’agriculture numérique peut favoriser des pratiques plus fines et plus adaptées aux contextes locaux, en tenant compte des spécificités de chaque exploitation. Elle peut aussi faciliter l’accès à l’information, le partage de connaissances et la montée en compétences des agriculteurs, dans une logique d’accompagnement plutôt que de substitution.

 

 Les limites et risques de l’agriculture numérique 

L’agriculture numérique soulève cependant de nombreuses limites.D’abord, le fait que la robotisation est aujourd’hui surtout adaptée aux contextes industriels et aux grandes exploitations. Elle peine donc à répondre aux réalités des structures plus petites et peut renforcer les écarts de performance. Ces technologies mobilisent par ailleurs des matériaux, des métaux et de l’énergie importants, pour des investissements souvent élevés, sans garantie de retour sur investissement réel pour les agriculteurs.

Autre limite, le fait d’être continuellement connecté peut générer une pression constante, de jour comme de nuit, et contribuer à une dégradation des conditions de travail pour les agriculteurs. Ceux-ci risquent en plus de devenir dépendants des entreprises qui conçoivent les robots, les logiciels et les modèles mathématiques. Cette situation d’hétéronomie (le fait de ne pas être autonome et de se baser sur des règles venant de l’extérieur) peut accentuer la dépendance aux outils d’aide à la décision.

Des difficultés d’appropriation, de réparation et de maîtrise des outils peuvent aussi survenir. Le manque de compétences, la complexité des technologies et la difficulté à réparer le matériel limitent l’autonomie des agriculteurs sur le long terme et leur capacité à réellement s’approprier ces outils.

L’usage de solutions numériques peut également entraîner une perte de propriété des données agricoles au profit des acteurs qui développent les outils. En parallèle, cela peut aussi générer une perte de sens du travail : conduire un robot ou décider à partir d’un modèle mathématique n’est pas le même métier que planter, observer et expérimenter. Les technologies doivent augmenter l’agriculteur, et non le remplacer, notamment en agriculture biologique où l’autonomie est centrale.

Enfin, il y a le risque de standardisation et de perte de savoirs de terrain : en cherchant à tout normaliser, l’agriculture numérique peut freiner l’innovation dans un domaine fondé sur le vivant, par nature imprévisible. Cette standardisation peut conduire à une forme d’industrialisation des productions, y compris biologiques, et à une perte de savoirs d’observation et de sens du terrain. Les agriculteurs ne sont pas, et ne doivent pas devenir, de simples exécutants, d’où l’importance de la transmission et du partage des connaissances.

 

Agroécologie de précision : les pistes du livre et le regard de Data Acteur

Le livre met en avant plusieurs pistes pour faire évoluer les pratiques agricoles dans une logique plus agroécologique. Parmi elles figurent l’association de cultures, le recours aux légumineuses afin de renforcer la souveraineté protéinique, l’agroforesterie avec des arbres à racines profondes, la fertilisation organique favorisant la création d’humus dans les sols et l’action des CMA pour l’absorption des éléments minéraux, ainsi que l’usage de l’énergie solaire. Il est toutefois précisé que l’agroécologie reste difficilement applicable aux exploitations de très grande taille.

Du point de vue de Data Acteur, l’enjeu n’est pas d’opposer agriculture numérique et agroécologie, mais de réfléchir à la manière dont les technologies peuvent réellement servir des pratiques agricoles plus responsables. Cela passe par l’identification des pratiques répétitives, sans valeur ajoutée, afin de libérer du temps et de l’énergie pour des actions à plus forte valeur pour l’agriculteur et pour l’exploitation.

Cette approche implique de sortir d’une logique d’agriculture de prévision pour aller vers une agroécologie de précision, qui s’appuie sur les données tout en respectant l’imprévisibilité du vivant. Elle suppose que les agriculteurs puissent comprendre, s’approprier et maîtriser les technologies, afin de conserver leur autonomie et leur sens du terrain.

Autre point essentiel pour Data Acteur : la question de la robustesse des systèmes agricoles numériques. Que se passe-t-il en cas de coupure d’électricité, d’internet ou de défaillance technique ? Penser l’agriculture numérique, c’est aussi anticiper ces situations et concevoir des systèmes capables de fonctionner en conditions dégradées.

Enfin, cette vision repose sur l’un de nos principes clés : la transmission. Partager les connaissances, documenter les pratiques et diffuser les savoirs sont indispensables pour éviter les situations de dépendance, renforcer l’autonomie des agriculteurs et permettre une appropriation durable des outils numériques.

 

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